Extrait
de L'EXPRESS du 10 janvier 2005
LE COMPLEXE DU RESCAPÉ
Ils ont
frôlé la mort, mais n'ont parfois
pas pu empêcher celle d'un proche. Pour les
miraculés d'Asie, ou d'autres catastrophes,
difficile de se reconstruire
Dans la vie, Denis
Beltaire ne se considère pas comme un homme chanceux.
Cet ancien assureurconseil de 69 ans, originaire du Nord, était
justement parti aux Maldives, en famille, pour éviter
de passer les fêtes devant une « chaise vide ».
Celle de son fils de 45 ans, décédé en
septembre. Mais depuis son retour miraculeux d'Asie, il a du
mal à comprendre pourquoi, ce 26 décembre, il
s'est retrouvé du bon côté de la barrière. « Ma
belle-fille avait décidé que, ce jourlà,
on ferait une excursion vers une île déserte.
Elle l'avait promis aux enfants. On a donc quitté notre
hôtel et pris une coquille de noix pour aller la visiter,
se souvient-il. C'est sur le chemin du retour qu'on a vu des
fauteuils, des bidons, des armoires qui flottaient à perte
de vue : notre île était partie en morceaux. » Au
sol, les cocotiers sont couchés, les jardins jonchés
de vêtements déchiquetés, les caméras
et appareils photo abandonnés sur les plages. « Le
paradis s'était transformé en décharge
infernale. » Pourtant, Denis Beltaire et sa famille en
réchappent. Il a même retrouvé sa valise
et ses papiers. De quoi réviser ses juge- ments sur
les bonnes et les mauvaises étoites. Difficile d'évaluer
précisément le nombre de Français rescapés
du tsunami qui a balayé l'Asie du Sud-Est au lendemain
de Noël et fait 165 000 morts. Près de 1 400 personnes
sont passées par la cellule d'urgence médico-psychologique
mise en place à la demande du ministère des Affaires étrangères
par Aéroports de Paris, la Croix-Rouge et le Secours
catholique. Mais ce chiffre ne prend pas en compte les gens
rentrés via les tour-opérateurs ou par leurs
propres moyens. Mobilisés pour assurer aux rescapés écoute
et réconfort, les médecins et les volontaires
se relaient à Roissy depuis le début de la catastrophe.
Car ceux qui ont survécu n'en sortent pas pour autant
indemnes. « Le rescapé est à la fois heureux
et malheureux », résume Arnaud de Fursac, secouriste
de la Croix-Rouge, qui revient d'une semaine de mission en
Thaïlande. « Stupéfait d'être rentré,
il laisse souvent derrière lui des proches, dont il
a cessé de chercher les corps. Ou dont il tient les
cendres dans une urne serrée contre lui. » En
France, on dénombrait le 7 janvier 22 morts, 70 personnes
portées disparues, et « plusieurs centaines » d'autres
dont on est sans nouvelles. Peut-être, espèrent
les familles, leur parent aura-t-il bénéficié d'un
heureux concours de circonstances. Car on entend encore des
histoires de survivants sauvés par une grasse matinée,
recueillis par des habitants ou récupérés
en mer plusieurs jours après la catastrophe. Des hommes,
des femmes qui ont frôlé la mort et cherchent à comprendre
pourquoi ils sont toujours là. Des survivants, qui vont
désormais vivre avec le souvenir et les conséquences
de ce traumatisme. C'est une impulsion soudaine qui a poussé Bruno
Dellinger à quitter le 47e étage du WoridTradeCenter,
le 11 septembre 2001. « Je suis resté assis un
quart d'heure dans mon bureau après le premier impact,
raconte-t-il. Et soudain, je me suis dit : "Maintenant,
tu fous le camp". » Difficile de dire s'il s'agit
de chance, du destin ou de l'instinct de survie. « Je
suis sorti au moment où la tour s'écroulait.
Mais je me pose beaucoup de questions : il y a des gens qui
sont partis du même endroit que moi, au même moment,
mais qu'on n'a jamais revus. » Ecrire et publier Worid
Trade Center, 47e étage (Robert Laffont),
a été pour lui une thérapie, un exorcisme. « L'événement
traumatique est toujours vécu dans une totale solitude,
souligne le psychiatre Thierry Baubet, responsable de la cellule
d'urgence de l'aéro- port de Roissy. Et chacun réagit
en fonction de son histoire personnelle. » Alors, pour
comprendre, la plupart des rescapés ont besoin de mettre
des mots sur leur expérience. « Je ne suis pas
un écrivain, je suis un témoin », explique à L'Express
Martin Gray, 80 ans, doublement rescapé. Enfermé à 14
ans dans le ghetto de Varsovie, il est déporté à Treblinka,d'où il
parvient à s'évader. Quinze ans plus tard, alors
qu'il a fait fortune aux Etats-Unis, il fonde une famille en
France. Mais sa femme et ses quatre enfants périssent
dans l'incendie de forêt qui ravage leur maison près
de Cannes. « II est de mon devoir de dire ce que j'ai
vu et ressenti. C'est comme si ceux qui ont disparu me parlaient,
raconte-t-il. Ecrire, c'est pour moi une manière de
donner un sens à la fois à leur mort et à ma
vie. » Peut-on être entendu ? Revenir après
avoir tutoyé la mort est délicat, aussi bien
pour le rescapé que pour son entourage. « Souvent,
quand je suis avec des amis et que tout le monde se présente,
je n'ose pas dire que je viens du Rwanda et que je n'ai plus
de famille, raconte Annick Kayitesi, 25 ans, rescapée
du génocide de 1994, auteur de Nous existons encore (Michel
Lafon). Parce que ça casse l'ambiance.» Addy Fuchs
s'est tu pendant vingt ans après son retour des camps
nazis. Depuis le jour où la mère d'un de ses
copains déportés, désespérée
de ne pas voir revenir son fils, lui a lancé en yiddish
: « Qu'est- ce que tu as fait pour rentrer ? Tu dois être
un meurtrier. » Aujourd'hui, Addy Fuchs arpente les écoles
et les collèges de Paris pour témoigner. Même
si c'est dur. Même si, à chaque fois, il n'en
dort pas, ni la nuit d'avant ni celle d'après. « On
n'est jamais sorti d'Auschwitz. On n'en sortira jamais, sauf
le jour de notre mort. »
Le temps ne guérit pas
tout.
Le risque, c'est de ne jamais dépasser
le statut de rescapé », explique la psychiatre
Aurore Sabouraud-Séguin, auteur de Survivre après
un choc (Odile Jacob). A force de ne se sentir compris
que par ses « frères d'événements »,
on peut être tenté de se replier sur cette famille
soudée par le danger et de se couper du reste du monde.
Après la prise d'otages de l'Airbus A 300 d'Air France à l'aéroport
d'Alger, le 24 décembre 1994, où il était
steward, Christophe Morin a eu envie de fuir. Il s'imaginait
vivre en ermite, quelque part sur le plateau du Larzac. Il
s'est reconverti dans la formation et la peinture. La violence
du traumatisme crée une cassure encore plus grande quand
on est directement responsable. « II est plus facile
d'accepter que la nature, par définition indomptable,
soit à l'origine
d'une catastrophe, explique Alain Rissetto, directeur adjoint à l'urgence
et au secourisme de la Croix-Rouge française. Mais on
n'arrive pas à admettre que l'homme puisse faire du
mal à ses semblables. » Bouleversés par
la conscience de leur mortalité et de leur faiblesse,
mais aussi par la détresse environnante, les rescapés
se retrouvent souvent en proie au syndrome post-traumatique,
qui se manifeste par un besoin d'éviter des situations
similaires à l'événement, des réminiscences
ou encore des suées, des tremblements et des maux de
tête. Les effets psychologiques sont encore plus dévastateurs.
Beaucoup de survivants se sentent coupables d'être là,
quand leurs proches ont disparu. « Pourquoi moi ? » répètent-ils. « J'ai
eu le cas d'une hôtesse de l'air qui ne s'est pas réveillée
un matin, raconte Sophie-OdileCrespelle, psychologue, responsable
de Crise Assistance (Cellule rapide d'intervention en situation
extrême). Une de ses collègues a pris sa place.
Eti'avion s'est écrasé. Elle n'arrêtait
pas de se dire que ça aurait dû être elle. » Le
défi est sûrement là : apprendre à vivre
avec cette cicatrice. « Ce n'est pas une maladie, on
n'en guérit pas », rappelle Aurore Sabouraud-Séguin.
Beaucoup de rescapés essaient de trouver des raisons
d'être : amour, amitié, art, engagement personnel
ou religion. « Je ne suis pas croyant, mais j'ai envie
de voir dans notre retour miraculeux un signe, affirme Denis
Beltaire. C'est comme si mon fils décédé nous
avait protégés. » Le rôle de la justice
peut également s'avérer déter- minant.
Trouver et punir des responsables, quand ils existent, permet
de se relever. « II faut insister sur la réinsertion
sociale des victimes, au même titre que celle des délinquants »,
estime Nicole Guedj, secrétaire d'Etat aux Droits des
victimes. « L'Etat et les pouvoirs publics ont un rôle à jouer
auprès des victimes, en leur apportant reconnaissance,
aide et information, en vue de leur indemnisation et de leur
reconstruction. » Contrairement aux idées reçues,
le temps ne guérit pas tout. « Je suis sur la
bonne voie pour m'en sortir. Mais on ne sait jamais, raconte
Christophe Morin. Je pense à ce photographe, BriceFleutiaux,
qui a été otage en Tchétchénie.
Quand il est rentré, il a écrit un livre. Mais
il a fini par se suicider. » Le plus dur pour ces rescapés
commence une fois qu'ils sont sortis du champ médiatique
et du cocon de la compassion. « II m'est arrivé souvent
de penser que survivre était ma malédiction », écrit
Martin Gray (Au nom de tous les hommes, éd.
du Rocher). Etre rescapé, c'est peut-être endosser
une autre condition humaine.
Natacha Czerwinski et Claire Lefebvre
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